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Marrée basse

Je viens là chaque été.

 

 

 

Les enfants étaient petits au début – je les regardais jouer dans les vagues et Gilles plantait le parasol. C’était la deuxième quinzième d’août et j’ai gardé cette habitude. Il y a juste de nouveaux immeubles avec de nouvelles boutiques, de nouveaux hôtels et de nouveaux restaurants. Pour le reste tout est à l’identique – il suffit de fermer les yeux.

 

 

 

Je viens là chaque été.

 

 

 

Je viens me perdre entre les châteaux de sable et les couleurs des maillots de bain. Il fait chaud sans parasol mais je me traîne déjà bien assez d’ombres comme ça à l’intérieur de moi. De ces ombres encombrantes et qui font frissonner. Mais ne nous quittent pas.

 

 

 

D’une année sur l’autre je reconnais certaines familles. C’est comme ça. La plage a ses habitués. Si les mots dans le sable s’effacent, certains sourires persistent. Reviennent et puis se remémorent. A l’assaut des noyés.

 

 

 

Je viens là chaque été.

 

 

 

Et chaque été je dépasse les dernières bouées jaunes. L’eau bouillonne et me brûle les lèvres ; elle recule et je perds mon souffle.

 

En profondeur.

 

Chaque été je m’approche un peu plus du moment où je ne remonterai pas. Où les poumons trop vides font perdre connaissance.

 

Jusqu’ici j’ai toujours pu atteindre la surface. J’ai toujours réussi à retrouver du soleil tâché sur mes paupières. Jusqu’ici.

 

 

 

Je viens là chaque été.

 

 

 

Je plonge la main dans le sable et je creuse sans même m’en rendre compte. Comme si son corps pouvait me revenir. Comme s’il n’avait jamais été perdu en mer. Chaque été je regarde au loin mais mon regard s’arrête toujours sur ce même horizon indifférent au temps.

 

 

 

C’était il y a neuf ans.

 

 

 

Je n’viendrai pas l’été prochain.

 

 

 

27 août 2006

 

17.9.06 17:53


Echec et toi

Tu sais quoi je ne t’aime plus. Une partie d’échecs ? Si tu veux. J’ai la chair de poule mais quelle idée aussi de laisser la porte grande ouverte. A mon tour, bon. Tu te moques pas s’il te plaît ; j’ai pas joué depuis des lustres. Depuis quand ? En fait j’ai pas rejoué depuis toi.

C’est du silence.
Donne-moi une bière – ça fera passer les fourmis dans les jambes. Et j’arriverai jamais à rester concentré sur le jeu. Tu. Tu penses à moi des fois ? Oh je. Bien sûr. Oublie. Oublie et écrase mon cœur dans le cendrier. Fais lui tout plein de trous que je déborde sur la moquette.
 
La guitare est désaccordée. A croire que tu ne la touches plus, celle-là. Mais ta blonde tu la touches comment ? Est-ce que ta mère lui parle de ses CE1 lorsqu’elles se croisent dans la cuisine le dimanche matin et que tu dors encore ? Est-ce qu’elle sort pieds nus sur la terrasse dans un de tes tee-shirts pour s’aérer la tête ? Est-ce que tu la rejoins ? Est-ce qu’elle sait mon prénom, notre été, nos concerts dans les bars et nos nuits à la belle étoile ?
 
Je sais qu’elle s’emmerde lorsque tu joues et que tu fais le vide – si t’  arrives encore de jouer parfois. Elle doit être là sur le lit ; fixer tes doigts qui courent sur le manche. Fixer tes mains jusqu’au vertige.
 
Tu écris ? (&hellip
 

Tu sais bien qu’on avait des textes bons à refiler des frissons. Tu le sais, tout ça. Aujourd’hui y’a plus rien, et merde, mon cavalier – tu vois bien tu me déconcentres. Non merci. Pourquoi tu bois comme ça ? Pourquoi tu bois autant ? Pourquoi tu. Ne me souris pas pour de faux. Je vois bien que. Qu’est-ce que tu t’forces à oublier ? et ton psy, il en dit quoi ? Et le clown, le nez rouge ? Il est passé où celui qui me faisait tant rire ? Celui dont j’étais fière. Celui qui soufflait dans mes cheveux et qui crachait le feu ? Je n’vois plus rien de tout ça. L’artiste a disparu. Non ? Et ton agent alors, t’as fini par le lâcher ce putain d’enfoiré ? Tu disais quoi après nous ? Ah non, plus de contrat, merci. Ce groupe c’est terminé. Déjà ? Et oui. Un duo en équilibre instable qui s’est cassé la gueule. Et ton putain de job à la con qui te crève chaque matin, parce que l’artiste faut bien qu’il bouffe bordel de merde. Et toi et toi et toi. Echec et Mat(hieu).

avril 2006

17.9.06 17:49


21

Tu as vingt-et-un ans.
Tu les auras. Tu te brûles déjà les doigts. Comme ce coup de téléphone à deux heures du matin où je ne dormais pas. Comme les odeurs de clope incrustées sous la peau.
Tu as vingt-et-un ans.
Il pleut sur la terrasse mais ça ne compte pas. Je sors le parasol. Il y a la fenêtre ouverte et un CD des Têtes raides qui tourne dans la chaîne, celui que tu m’avais offert, pour le violoncelle, tu sais, qui vient tirer des larmes. Mais tu refermes le parasol  et tu tournes sous la pluie, vite, très vite, et tu te mets à rire, et tu te déshabille, et je ne comprends rien.
Tu as vingt-et-un ans et nos enfances se cherchent derrière des haies trop hautes. Je m’écorche les genoux sur les graviers devant chez toi. Il paraît que je ne compte plus.
Est-ce qu’il y a ma photo sur ton jeu de fléchettes ? Est-ce qu’elle y joue aussi ?
Tu as vingt-et-un ans.
Je range des piles d’assiettes sales dans le lave-vaisselle en écoutant ta mère me raconter son mois d’avril 85. La champagne lui monte à la tête, elle m’a appelé belle-fille sans même s’en rendre compte. J’ai trop bu moi aussi et j’ai les yeux qui brûlent.
Tu as vingt-et-un ans.
Je monte à l’étage revoir encore une fois ce que je ne vois plus. Les fringues sur le clic-clac, les jacks au milieu du passage. Et je me prends les pieds dedans - rien n’a vraiment changé.
Tu as vingt-et-un ans.
Dans la salle de bains ton odeur est la même. En face du lavabo c’est les dimanches matin. L’eau froide sur le visage et les tee-shirts du samedi soir qui sentent la cigarette. Le plateau du petit déjeuner posé sur les draps froissés.
Tu as vingt-et-un ans, tu n’es pas fier de toi.
Les gamins te regardent avec des yeux ronds comme des billes pour tous les rêves que tu leur donnes. Toi ton réveil il bouffe les tiens à mois de six heures chaque matin. Mais demain ?
Tu as vingt-et-un ans.
Ca cogne dans mon crâne, ça cogne de partout. Je claque toutes les portes depuis que t’es plus là. J’me cogne dans tous les murs. Je crie, je hurle, je frappe, je griffe. T’es où bordel ? Ca suffit pas d’avoir vingt-et-un ans. Arrête à la fin. Sors de ma tête de ta cachette. On lève le pouce. Je ne joue plus.

Tu as vingt-et-un ans.
Y’en a certains qui disent que tu n’existes pas.
24.4.06 17:47


Cerf volant

Il y avait les tailles crayons dans des boîtes de pastilles à la menthe.

Le tableau noir, la brosse tapée contre la grille. Il y avait les lacets défaits sur lesquels on trébuche, les genoux écorchés, l’odeur d’antiseptique.

Il y avait Guillaume et son accordéon les jours d’anniversaire. Les couloirs trop longs, et, tout au bout, le bureau du directeur. Il y avait des savons jaunes comme des bananes au dessus des grands lavabos, des marelles peintes sur le sol, et puis le ciel un peu trop haut.

Il y avait Frédéric et ses yeux clairs derrière de toutes petites lunettes. Sa mèche à la tintin et puis ses Doc Martens. Il y avait le miroir trop haut dans la grande salle de la cantine, les livres tous pleins d’images, les dessins sur les murs, les mamans au portail à quatre heures et demie.

Il y avait les protège-cahiers de couleur avec des étiquettes dessus, l’odeur des livres neufs, le froissement des jeans dans la cour de récré. Il y avait les tables de multiplication au dos des cahiers de brouillon, les paquets de paille d’or et puis de balisto.

Il y avait la classe de mer. Les plages de Bretagne et les bottes en plastique, la chambre des garçons, la boum du dernier soir. Il y avait Larusso et ses « tu oublieras », des mon amie la rose et puis même les temps changent.
Mais les temps ont changé plus vite que ceux qu’MC Solaar chantait dans mes oreilles le jour du carnaval.

Il n’y a plus de boîte de pastilles à la menthe avec des taille-crayons dedans.

6.3.06 19:49


Avant

-Clément
 
La maison semble un peu vide et je crois que maman n’a jamais été aussi stressée qu’en ce moment.
Stressée c’est elle qui le dit. Moi je sais pas trop ce que ça veut dire mais je crois que je comprends.
Stressée c’est quand elle est toujours en train de courir du rez-de-chaussée à l’étage, qu’elle n’ouvre pas la bouche pour parler mais plutôt pour crier. Stressée c’est aussi quand elle me dit tu m’excuse mon p’tit bout, maman a pas le temps de t’aider dans tes devoirs ce soir. 

Maman, en ce moment, elle écoute même plus de musique dans sa voiture. Alors, sur le trajet de l’école, je n’peux plus chanter avec elle savoir aimer ou l’amant de Saint Jean. Maman elle écoute les informations toute la journée maintenant. Les informations c’est ces trucs de grands avec tout pleins de mots que je ne comprends pas. Parfois j’ai l’impression que même elle ne les comprend pas, ces mots. Qu’elle fait juste semblant pour ne pas avoir à entendre des chansons qui parlent d’amour. Mais en fait ça la rend encore plus stressée, tous ces gens qui n’arrêtent pas de parler. Ca la rend encore plus malheureuse.
Parce que je sais bien qu’elle est malheureuse, maman. J’le sais. Elle s’imagine sûrement que je suis trop petit pour comprendre, mais moi je crois qu’on est jamais trop petit pour comprendre  ses choses-là.
 
Parfois je rentre dans la cuisine sans un bruit, elle me tourne le dos, penchée au dessus de l’évier. Sur le feu il y a une grande casserole avec de l’eau qui bout. Rien que de l’eau qui bout toute seule. Et le dos de maman qui tremble. Et le bruit des sanglots. Je repars dans ma chambre sur la pointe des pieds et je sors des jouets pour penser à autre chose. Mais j’y arrive jamais.


A l’école c’est pareil. Je fixe la maîtresse et le tableau noir, puis le tableau noir et la maîtresse. Je me concentre pourtant mais y’a rien à faire. Trop de choses dans ma tête, ou peut-être pas assez. Je crois qu’en fait, dans ma tête, c’est comme un grand tableau noir où on aurait tout effacé.


A la récré j’ai même plus envie de jouer au foot avec les autres. Je m’assois dans un coin, sous le préau, et je regarde le ballon tourner tourner tourner. Les gars comprenaient pas, au début. Ils envoyaient la balle dans mon coin de préau en criant « Allez Clément, quoi ! Viens jouer ! » Je renvoyais jamais. Ils ont très vite laissé tomber.
A la récré je reste assis sous le préau et j’attends que ça passe. C’est pas rare que des filles se plantent pile devant moi pour jouer à l’élastique. Je vois bien leur petit manège, leur visage penché sur le côté et les mèches de cheveux qu’elles s’enroulent autour du doigt - je suis pas stupide non plus. Surtout Pauline, la plus grande. Qu’est-ce qu’elles peut être niaise celle-là. Heureusement y’a Clara. Dommage qu’elle soit dans l’autre CE2 parce qu’elle au moins, elle fait pas tout un cinéma. Parfois elle me sourit, et dans ces moments-là je crois que je pense plus à rien, à part peut-être qu’elle est belle. Elle a toujours deux tresses brunes qui lui arrivent en bas du dos, et puis des petites tâches de rousseur sur le nez. Mais elle est dans l’autre CE2, et j’ose pas aller lui parler. Quand je viens me rasseoir à ma place, j’essaie de garder le plus possible son sourire dans ma tête. Mais y’a toujours quelqu’un pour effacer le tableau. Puis y’a plus que du noir. Et tout qui recommence.  
 
Avant je savais même pas qu’une maman pouvait pleurer.
 
En écoutant les infos elle s’imagine peut-être qu’elle finira par entendre sa voix. Sa voix qui s’excusera, qui suppliera. Et tout redeviendra comme avant.
 
Avant c’était avant que papa s’en aille.
Avant qu’il disparaisse, une nuit. Sans un mot, sans une explication. Sans rien.
 
Au début maman voulait nous le cacher, à Lucie et moi ; elle disait qu’il avait été appelé au travail. Une urgence. Un problème à régler. Et puis au bout de deux jours Lucie a trouvé ça bizarre. Elle rentrait de son cours de danse. On l’attendait dans la cuisine, avec maman, quand elle a fait « Bordel, mais il est où, Papa ? »
Moi j’ai cru qu’elle allait s’énerver, maman, parce qu’elle aime pas quand on dit des gros mots. Et Lucie elle en dit souvent, alors maman s’énerve beaucoup à cause de ça. Elle dit que c’est pas joli dans la bouche d’une fille.

Mais là, non. Même pas.

Au lieu de ça, maman a lâché des mains mon assiette de purée. Celle avec les dessins sur les bords. Normalement c’est les tortues Ninja mais à cause du lave-vaisselle on s’en rend plus trop compte.
Elle a lâché des mains mon assiette. Tout a volé en éclat sur le carrelage et je me suis bouché les oreilles.

Une larme silencieuse a roulé sur sa joue.
« Papa est parti », elle a dit. Tout doucement.

(29 janvier 2006.
Extrait d'un genre de truc plus long.
A poursuivre. Ou pas.)
 
 

16.2.06 19:27


Demain

Refermer les paupières sur la fin d’un été. Un tee-shirt enfilé au hasard au bord du lit, plus rien que du vide sous les pieds et jusqu’au fond du ventre. Il m’attrape le bras, je m’écarte, je me lève, mèches de cheveux emmêlés entre les doigts. J’aimerais tirer un peu dessus jusqu’à ce que ça fasse mal, jusqu’à nous déchirer. Mais je lâche tout et je reste là, debout au bord du lit. Il me murmure vaguement de revenir me coucher, visage enfoui dans les plis de l’oreiller, draps blancs roulés en boule sur la moquette mauve. Il est nu. Je n’veux même plus le voir pourtant je le regarde, je détaille ses contours et le grain de sa peau. J’observe à en avoir mal à la tête. Il plisse les yeux à cause de la lumière du jour et du manque de sommeil. fficeffice" />


Miroir de la salle de bains. Le noir a coulé sous les paupières, je ne me souviens même pas avoir pleuré. Je m’agrippe au rideau de douche en plastique transparent et j’ouvre l’arrivée d’eau. Le liquide s’infiltre en moi et ruisselle sur le carrelage mural. J’essaie de reconstruire la semaine dans ma tête. C’est brûlant mais j’ai froid. Je regarde mon reflet embué par la vapeur d’eau, cheveux plaqués sur les tempes et tee-shirt vert-pomme collé à la peau, les seins en transparence. Je regarde sans me reconnaître. Il a dû se rendormir et je crève de quitter cette chambre 317, je crève de refermer la porte bleue.
Il ne dort pas, l’odeur de cigarette à envahi la chambre, il fume en fixant le plafond. Je m’approche du lit avec ce tissu trempé plaqué sur mes seins et je cherche des yeux ma culotte. Celle rose fushia. Mais je n’vois rien. Il se tourne vers moi et se force à sourire, son sourire est si triste que j’ai les yeux brouillés. Broyés. Dehors des mômes surexcités s’éclaboussent dans la piscine de l’hôtel. Sur les transats les parents s’ennuient et gueulent à la moindre goutte d’eau sur la couverture de leur Mots-fléchés spécial été. Moi je voudrais une bouée rayée blanc et rouge, un maillot de bain avec des nœuds derrière le dos, une paire de brassard orange fluo et un seau en plastique. J’en en ai marre de toujours boire la tasse. Il m’attire contre lui, c’est la dernière fois – je me concentre et je ferme les yeux. Cette nuit il m’a dit qu’il s’en allait demain. Demain c’est aujourd’hui. Hier n’existe pas.
 


[10 janvier 2005]

11.1.06 14:28


Il n’y a même pas d’hiver
- juste un été perdu de vue
il n’y a pas vraiment d’hier
- juste des vies qui n’en sont plus

Derrière les flots derrière l’enfer
derrière tes paupières mises à nu
on croise encore des bords de mer
des plages de paradis perdu

Mais d’incertitudes en détresse
on retrace les lignes de nos mains
en voulant croire que rien ce cesse
on invente des débuts sans fin

Pourtant il n’y a plus d’hiver
l’été lui est monté dessus
tout était tellement mieux hier
quand les demains brouillaient la vue

Déjà la pluie
sur notre automne
Dégouline en fermant les yeux
Et sa musique
Monotone
Anesthésie la vie à deux

[5 janvier 2006]

7.1.06 15:01


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